Un projet caduc ?
Comme on a pu le voir, l’éducation n’a pas été un des thèmes majeurs des débats de l’élection présidentielle.
- Ne serait-il pas temps pourtant d’engager une vraie discussion sur les fonctions politiques et symboliques de l’Ecole dans la société française, de débattre sur un vrai projet de refondation du service public d’éducation ?
L’inquiétant résultat du premier tour de la Présidentielle ne doit-il pas nous questionner de façon urgente :
- Quel projet d’homme et de société veut-on pour l’avenir ? Vers quoi doit-on aller ?
L’Ecole d’aujourd’hui a perdu son projet fondateur, celui que symbolisa en son temps Jules Ferry. Au service de ce projet politique précis, elle avait défini des modes d’organisation, des contenus, des méthodes. Aujourd’hui dans une société en panne de projet politique clair, les moyens sont devenus des fins. Des outils vécus comme immuables par beaucoup - l’évaluation des élèves sur une échelle de zéro à vingt, l’organisation de la classe, les contenus d’enseignement, le baccalauréat…- ne servent en fait qu’à masquer l’absence de finalités et ne pas avouer nos incertitudes pour le futur. L’Education Nationale est devenue une institution chargée de gérer des flux d’élèves : à la fois garderie et gare de triage. Faute de consensus sur l’homme que l’on veut former et la société vers laquelle on veut aller, on n’ose plus s’attaquer au cœur du système, à ses finalités. La multiplication d’expertises, de propositions pour améliorer son fonctionnement ne règlent pas les questions de fond :
- Comment remettre en question un projet fondateur devenu largement caduc et redéfinir les bases d’un nouveau projet ?
- Comment trancher sur des questions difficiles comme celle des savoirs fondamentaux, de l’égalité des chances, de la valeur formative de la mixité sociale, des rapports entre éducation et instruction,…. ?
Comment changer les contenus, les méthodes, les modes d’organisation, largement fossilisés, et engager le vrai risque d’une réforme de l’Ecole ?
La nécessité d’un débat
On objectera que s’engager dans une telle réflexion, c’est se diriger vers un débat houleux, passionnel. A ceux-là on peut faire deux remarques :
- L’histoire de l’Education Nationale n’a jamais été celle d’un long fleuve tranquille. On ne compte plus le nombre de ces débats passionnels qui ont opposés des camps bien tranchés sur des sujets devenus obsolètes. L’Ecole touche à la fois à ce que chaque français a de plus intime -l’avenir de ses propres enfants- et à la question du bien commun dans ce qu’elle a plus collectif et général puisqu’il s’agit de l’avenir de notre société. La réflexion sur l’école n’est donc jamais aisée, et d’autant plus en période de «crise de l’intérêt général éducatif», comme l’écrit Philippe Meirieu.
- Ne pas faire le choix du débat, c’est déjà faire un choix, celui d’une politique du laisser faire qui, avec quelques ravalements de façade, laisse fonctionner la «raffinerie scolaire» traditionnelle contre celui d’une école qui prend au sérieux la démocratisation de l’accès aux savoirs et s’en donne les moyens. C’est donc celui de la non maîtrise politique de l’évolution de l’institution scolaire avec des parents, ayant le sentiment d’êtres trompés, et développant du coup des stratégies individuelles de fuite des établissements publics et d’appel à des solutions alternatives exploitant leur angoisse (officines de soutien, sites Internet,…). Sur les six scénarios du futur pour l’école décrit par l’OCDE, est-on sûr que l’on n’est pas déjà engagé dans cette voie «libérale» ?
Dans quel projet engager l’école ?
- Mais alors que faire ? Si l’on s’engage dans le débat, à quel référent majuscule, pour reprendre l’expression de Régis Debray, à quelle valeur verticale s’adosser pour ne pas se noyer dans la résignation cynique à la loi du plus fort et refonder le pacte social impératif à la vie en société, à l’être ensemble d’une république ? Le XXème siècle de Primo Levi et Vassili Grossman a été terrible. Que reste-t-il de la foi dans l’émancipation et le bonheur des hommes par le seul pouvoir de la connaissance ? La simple transmission des savoirs et de valeurs ne nous prémunit pas définitivement. Chaque génération, chaque homme et à tout instant de son existence, doit assumer la responsabilité de ses choix.
- Dans quel projet engager alors l’Ecole ?
Il nous semble qu’il n’y en a qu’un qui soit viable : celui de lui donner comme objectif prioritaire l’apprentissage du vivre ensemble, hors toute transcendance, qui fixe comme objectif à l’enseignement la formation d’une véritable culture sociale de la personnalité.
C’est à dire apprendre à examiner avant de juger, à soumettre son jugement à la critique systématique, à exercer sa raison au maximum, à accepter l’autre dans sa différence et être capable d’échanger avec lui. L’objectif étant d’arriver, pour reprendre les propos de Paul Ricoeur, à un équilibre réfléchi entre éthique de l’argumentation et convictions bien pesées.
Mais un idéal politique qui se donne comme fin la promotion de tous les hommes au rang de sujets ne peut avoir quelque chance d’aboutir que s’il travaille sur les conditions de sa réalisation.
Un apprentissage en cohérence avec des valeurs
Cela passe d’abord par une modification profonde de la conception de la formation intellectuelle :
- Réintroduire les convergences nécessaires entre tous les types de savoirs et procéder à un toilettage devant l’empilement des connaissances, consacrer une place importante à des études thématiques interdisciplinaires favorisant le mode d’apprentissage ouvert, le travail en équipe et le recours personnel à la documentation.
Cela passe ensuite par le type d’apprentissage proposé en classe :
- L’enseignement dispensé doit contribuer à la formation de la personnalité sociale : favoriser les échanges pour en permettre l’émergence progressive, concevoir le travail de telle manière que l’apport de chacun soit possible et respecté, valoriser la production collective pour éviter une division du travail génératrice d’exclusion, mettre en place une structure de la communication qui offre à chacun et à tous la possibilité de se dire, d’entendre l’autre et de se dépasser.
Cela passe enfin par le développement d’expériences de démocraties appliquées (conseils, débats,…) :
- Elles doivent être fondées sur la formation du citoyen, permettre de travailler sur l’autonomie individuelle, l’esprit critique, et développer une capacité réelle à s’insérer dans notre société en privilégiant la cohésion sociale. Sans oublier de favoriser le relationnel dans d’autres activités (Assomption de responsabilité collective dans la gestion de l’enseignement, développement de la culture artistique, sportive, technique et technologique…. .)
Il faut réformer l’école
Pour cela, il faut donc réformer l’école. Il y a des modes d’organisations, des méthodes, et des contenus qui induisent un type de société et il est temps d’agir sur l’ensemble de ces leviers et proposer un projet global de rénovation du système.
Tout nous pousse à le faire maintenant : le défi imposé par la massification, l’accélération vertigineuse de la production des connaissances, les transformations radicales des modes de vie et des habitudes des adolescents avec comme corollaire un désintérêt croissant pour les enseignements, la montée en puissance des comportements consuméristes des parents, le développement de l’offre marchande d’éducation, le recrutement de près de 200.000 enseignants dans les cinq ans qui viennent, qui enseigneront encore à des adolescents nés vers 2025,… ! Si l’on regarde les deux derniers siècles, on est passé par plusieurs étapes : faire accéder l’ensemble d’une classe d’âge à l’école puis faire que cela soit dans la même école pour tous en sortant de l’apartheid scolaire. Mais cette lutte pour une école soucieuse de justice sociale, doit continuer maintenant que la démocratisation de l’accès à la même école est acquise.
Démocratiser la réussite dans l’école
Reste à démocratiser la réussite dans l’école pour ne pas en rester à une démocratisation purement formelle et permettre un apprentissage du « vivre ensemble » dans la dignité et la coopération.
Car il ne suffit pas de mettre toute une génération d’élèves dans des structures identiques pour lutter contre les injustices sociales et donner à tous les mêmes chances. Il faut aller plus loin pour transformer la démocratisation de l’accès en démocratisation de la réussite, faire accéder aux savoirs fondamentaux des jeunes qui n’ont pas trouvé leur panoplie d’élève au pied de leur berceau à leur naissance, reconstruire les capacités d’attention et de concentration nécessaire à un travail intellectuel approfondi, apprendre à sortir du conflit d’opinions et du rapport de forces pour chercher la vérité, réhabiliter l’écrit dans une civilisation qui promeut l’oral et l’image mais aussi à apprendre maîtriser cette société dans laquelle on vit par un apprentissage véritable de l’oral, lutter contre les phénomènes de ségrégation sociale qui s’installent progressivement et mettent en péril la fonction de «creuset social» de l’école républicaine. C’est tout à la fois sur la pédagogie et sur la structure, l’organisation des établissements scolaires qu’il faut agir pour cela.
Lancer des innovations globales qui suscitent l’adhésion
Il est donc urgent de réformer pour toutes ces raisons invoquées et bien d’autres. Ne rêvons pas toutefois, l’heure de la grande réforme n’est pas venue et ne viendra pas. S’agissant de l’Education nationale, on ne peut pas ignorer le caractère massif du système et la force d’inertie inévitable d’une institution aussi énorme. Faire bouger, cela n’est pas facile et la multiplicité des textes, des travaux pédagogiques et rapports divers, enchevêtrant et ressassant les mêmes données, deviennent contre-productive, entraînant souvent lassitude et fatalisme. Le mot réforme a été trop abondamment utilisé, galvaudé. On l’a fait passer à tellement de sauces, y mêlant améliorations normales du système et aménagements de détail, qu’il faut arriver à susciter l’adhésion du plus grand nombre –en interne et en externe- par la voie de l’exemple.
Pour cela, il est nécessaire de libérer l’innovation et d’organiser des expérimentations pouvant diffuser leurs effets sur l’ensemble du système.
C’est à dire envisager des améliorations globales-structurelles, organisationnelles et pédagogiques- dans des lieux spécifiques sur des bases claires.
On voit déjà les objections.
En quoi ces expériences à la marge pourraient-elles irriguer l’ensemble du système ?
Ce serait oublier que c’est ainsi que beaucoup de progrès effectifs, de solutions originales ont émergées et que, si les lycées expérimentaux créés après 1981 n’ont pas irrigué le système, les raisons sont autres et facilement analysables.
Des établissements expérimentaux sur des bases claires
Il n’y a pas de magie dans ces réussites ou ces échecs mais des conditions à identifier et à mettre en œuvre pour permettre à ces innovations de constituer des moyens de « faire avancer » tout le système et ne pas simplement exhiber quelques vitrines qui serviraient d’alibi à l’immobilisme du reste de l’institution. Pour cela il nous semble nécessaire de définir précisément :
- les objectifs mêmes de l’innovation sur lesquels ces établissements expérimentaux travaillent et inventent des solutions, que ce soit sur le plan pédagogique ou organisationnel
- les modes de fonctionnement de l’établissement et de recrutement des enseignants qui, à partir d’un «groupe moteur» de fondateurs, permettent de ne pas se refermer dans une logique groupale.
- le type de recrutement des élèves accueillis pour privilégier la mixité sociale et non servir de simple soupape au système en accueillant simplement des privilégiés ou des exclus
- la mise en place d’un accompagnement et d’une évaluation véritable plurielle (interne et externe à l’Education Nationale) pour identifier ce qui opère vraiment dans l’expérimentation
- sortir de l’effet Hawthorne par exemple-, savoir si ce qui est fait permet de véritables progrès dans les acquisitions scolaires et la formation de la personnalité, et repérer ce qui est transférable dans d’autres établissements avec des adultes qui ne sont ni des figures charismatiques, ni des militants de l’innovation.
Si ces conditions sont réunies, alors on peut espérer que ce type d’innovation, d’expérimentation soit un moyen efficace pour engager des réformes efficaces.
Nous croyons qu’il y a une vraie urgence.
Jean-François BOULAGNON - Géraldine MARTY, 2002
Co-fondateurs de Clisthène


