A Clisthène, un tiers du temps est consacré à l’interdisciplinarité. Les projets interdisciplinaires occupent 4 heures hebdomadaires dans l’emploi du temps des élèves et feront l’objet d’une chronique ultérieure. La présente chronique se propose d’aborder les semaines interdisciplinaires au cours desquelles la pédagogie de projet prend toute la place en mobilisant tout le collège.
L’interdisciplinarité à Clisthène vise à donner plus de sens aux apprentissages, à mettre en valeur des formes d’intelligence peu sollicitées au collège. C’est pourquoi, six fois dans l’année, nous organisons des semaines entièrement interdisciplinaires (ou SID dans le jargon de Clisthène). L’emploi du temps des élèves et des adultes est alors remanié pour répondre aux objectifs de la semaine en question.
Les objectifs
Les SID sont une composante essentielle du projet. Au moment de la genèse de Clisthène, nous nous sommes appuyés sur l’expérience importante du Collège Lycée Expérimental d’Hérouville Saint-Clair (Calvados) en la matière pour en définir les objectifs et les premières modalités de mise en œuvre.
Ces semaines permettent d’évaluer des connaissances mais aussi des aptitudes : définir une problématique, travailler efficacement en groupe, définir une stratégie pour réaliser une production en un laps de temps donné, s’exprimer à l’oral devant un jury, exposer une démarche, rendre-compte d’une expérience…
Elles sont aussi l’occasion d’ouvrir le collège sur l’extérieur : interventions de professionnels, de parents, de spécialistes, sorties.
Certains thèmes restent scolaires (ex : Révolutions !, sur les différentes révolutions de l’histoire), d’autres abordent des thèmes rarement traités au collège (ex : L’éphémère, centré sur la philosophie), ou encore insistent sur des problématiques éducatives et civiques (ex : Parcours d’immigré, autour de l’éducation à la différence).
Donner du sens
Ces semaines permettent de donner du sens à des savoirs étudiés classiquement de façon parcellaire, éclatée, uniquement disciplinaire. Ainsi, la problématique du temps, abordée en octobre 2005 dans la SID Voyage dans le temps, n’a pas la même signification en histoire, en français, en arts plastiques, en éducation musicale, en sciences expérimentales ou encore en mathématiques. Faire concourir toutes ces matières sur le même sujet pendant une semaine, c’est brosser un tableau riche et complexe, plus respectueux de la profondeur d’une telle problématique. A l’aide de tous ces éclairages, l’élève bâtit un savoir plus clair, plus systémique. La production choisie (une frise chronologique géante des événements essentiels de l’histoire du monde) permet de donner du sens à cet écoulement du temps.
Une organisation formalisée
Trois adultes de la structure sont chargés d’organiser la semaine. Des questions soulevées par le thème, nous dégageons en équipe une problématique commune d’où émergeront les différents enseignements. Les cours ont lieu en début de semaine, devant des groupes définis selon les besoins : classes, groupes de dossiers…
Ensuite, les élèves sont répartis en groupes de dossier, la plupart du temps interclasses (un 6e, un 5e, un 4e et un 3e). Ces groupes sont encadrés par un tuteur, adulte de la structure. Le choix du tuteur ne se fait pas par rapport à sa spécialité d’enseignement. Les organisateurs assurent une méthodologie commune : méthodologie documentaire, fiche de suivie du groupe, mode d’emploi tuteur, grille d’évaluation des productions. Le tuteur doit s’imprégner du thème de la SID et se documenter grâce aux recherches effectuées par la professeure documentaliste afin de pouvoir guider les élèves dont il a la charge. Il doit connaître parfaitement le déroulement de la SID et les objectifs d’évaluation. Il suit ses groupes d’élèves durant les 2 jours (en général) pendant lesquels les élèves doivent constituer leur dossier et préparer leur oral. Enfin, il doit pouvoir évaluer l’investissement de chaque élève, la part prise dans le travail commun, la volonté de faire avancer ou non le travail. Il est important de pouvoir repérer la répartition des tâches entre les élèves pour pouvoir évaluer la capacité du groupe à utiliser les compétences spécifiques de chacun et les synergies de groupe.
Chaque semaine aboutit pour les élèves à une production écrite et orale. La forme de ces productions varie selon le thème : dossier, carnet, soutenance du dossier, mise en scène, compte-rendu…
Le plus souvent, une évaluation sommative est organisée deux jours après la SID. Il s’agit d’évaluer des savoirs et des compétences soit communs à tous les niveaux (le socle que l’on souhaite que chaque élève ait retenu après une semaine de travail), soit spécifiques à une classe en fonction des cours disciplinaires qu’elle a suivis.
Même si nous avons fortement formalisé l’organisation de ces semaines, c’est un dispositif qui nous pousse à une perpétuelle invention : choix des thèmes, réactivité à l’actualité, à des problématiques du collège, à des propositions extérieures…
Bordeaux, un exemple de semaine interdisciplinaire
Du 12 au 16 novembre 2007, nous avons vécu notre deuxième semaine interdisciplinaire de l’année : Bordeaux, unité et diversité. Ce thème a été choisi parce que le 28 juin 2007, Bordeaux a été classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Événement qui nous a donné l’occasion de mieux faire connaître leur ville aux élèves et de les faire répondre aux questions suivantes : Qu’est-ce qui caractérise Bordeaux ? Comment s’est-elle construite au fil des siècles ? Comment se vit-elle dans ses différents quartiers ?
Place de la Bourse, façades du XVIIIe siècle qui tentent de se refléter
dans le miroir d’eau troublé par une danseuse…
La production demandée aux élèves était l’écriture d’articles sur Bordeaux en rapport avec le thème attribué. Ces articles ont alimenté une présentation générale de la ville en format flash, qui peut donc être publiée sur le site Internet du collège. Pour cette SID, exceptionnellement, les groupes étaient constitués d’élèves de la même classe car nous avons attribué les quartiers ou les périodes historiques de Bordeaux en fonction du programme scolaires (Antiquité et quartier du Grand-Parc pour les 6e, Bordeaux médiéval pour les 5e, Bordeaux XVIIIe s. pour les 4e, Bordeaux XIXe, XXe et XXIe s. pour les 3e).
La production orale consistait à commenter, dans Bordeaux, un parcours déterminé par le groupe en rapport avec le thème attribué.
Le lundi, les élèves, par classe sont sortis dans Bordeaux avec des adultes de la structure, des intervenants extérieurs (guides, architectes…) et ont déterminé le parcours qu’ils présenteraient au jury. Le mardi a été consacré aux apports disciplinaires puis à partir du mercredi et jusqu’au vendredi matin, les élèves, par groupes de dossier, ont fait des recherches, les ont synthétisées et ont écrit leurs articles.
Le vendredi, nous sommes sortis toute la journée dans Bordeaux et chaque groupe, sous forme de relais, devant un jury et leurs camarades, a présenté une visite guidée de son parcours. Ce jour-là, ni le froid qui régnait, ni les longues distances n’ont découragé nos guides amateurs !
Implication, motivation et plaisir des élèves
Nous sommes frappés très souvent par la qualité de l’implication des élèves lors des SID. La finalisation de la production et le passage devant le jury approchant, le rythme de travail s’accélère, une véritable effervescence saisit le collège : les élèves circulent à la recherche d’une dernière information, en quête d’un peu de peinture pour finaliser la page de garde du dossier… Ce sont des moments éprouvants et riches pour tout le monde, notamment pour les adultes qui sont sollicités en permanence par de nombreux élèves.
Ces semaines sont l’occasion d’un travail réel et approfondi pour la plupart des élèves. C’est le seul moment de l’année où de nombreux élèves demandent aux adultes de ne pas descendre en récréation pour avancer leur dossier ou leur production orale. Une mère d’élève nous a même adressé l’année dernière un reproche (amical) : en effet, sa fille se couche régulièrement vers une heure du matin les veilles de jury pour terminer une partie du dossier de son groupe…
Nous avons constaté que les semaines les mieux réussies, c’est-à-dire avec des productions abouties et de qualité, un travail sérieux, des acquis mesurés, sont celles qui font appel à l’imagination des élèves. Ainsi, la semaine sur le design en 2004, qui demandait la création d’un objet de design et sa défense devant jury, a été particulièrement réussie.
Des pistes de réflexion
Bien entendu, tout ne fonctionne pas au mieux lors de ces semaines. Si l’autonomie des élèves est favorisée incontestablement par le dispositif, la tentation est grande pour certains de peu travailler pendant la semaine, laissant les autres réaliser leur part de la tâche demandée. Nous essayons d’y remédier par des sujets variés (donc plus susceptibles de concerner et d’intéresser tous les élèves) ou encore par des groupes hétérogènes (classes, sexe, motivation, compétences…). Le suivi par le tuteur est bien entendu primordial. Les journées entières de travail de groupe (plus de 6 heures) restent cependant lourdes à assumer pour tous les intervenants : il faudra peut-être les entrecouper de séances différentes pour préserver un travail le plus efficace possible.
Organiser six semaines interdisciplinaires dans l’année, c’est risquer comme nous l’avons constaté de morceler les apprentissages. Mais c’est aussi une respiration essentielle des élèves dans l’emploi du temps, une parenthèse bienvenue dans le rythme classique des apprentissages.
Nos collègues de seconde, parlant de nos anciens élèves, mettent souvent en avant leur grande autonomie, leur efficacité en travail de groupe et en recherche documentaire, leur maîtrise des TICE et leur aisance à l’oral. Les semaines interdisciplinaires sont un dispositif essentiel pour développer toutes ces compétences chez les élèves, avec souvent le plaisir en plus.
Anne Hiribarren, Vincent Guédé, novembre 2007.
Article paru dans le numéro 459 de janvier 2008 des Cahiers pédagogiques


