Après un an passé en votre compagnie, voici venue l’heure de l’épilogue. Et un mot s’impose à nous en cette occasion : le plaisir.

Une relation adultes-élèves humanisée

Le matin, lorsque nous passons le portail du collège, le lien avec les élèves se fait immédiatement, bien avant le premier cours, grâce au temps d’accueil dont nous avons parlé dans une précédente chronique. C’est une façon d’entrer en contact, en douceur, sans les enjeux des apprentissages. C’est un temps où les échanges –scolaires ou extra-scolaires– sont nombreux. La parole des élèves, comme des adultes d’ailleurs, est plus libre, plus décontractée. Que c’est agréable d’être salués, d’être sollicités pour des conseils, des précisions, une conversation, une plaisanterie. Les élèves et les adultes se découvrent sous un autre angle. Par exemple, Marc Chaigneau, professeur de mathématiques, anime un pôle tarot, ou encore Sébastien Biscay, professeur de technologie, prend en charge un pôle guitare. Ce lien entamé pendant le temps d’accueil continue ensuite pendant les cours, pendant les récréations, à la cantine, pendant le temps de bilan ou l’aide au travail. Il n’y a donc pas de rupture, ce qui évite les malentendus, contribue à l’instauration d’un climat apaisé. Il est en effet difficile de se montrer insolent en cours avec l’adulte qui a écouté vos petits soucis une heure avant dans la cour de récréation. Les adultes connaissent mieux leurs élèves, ils peuvent donc les soutenir et les guider plus efficacement. La relation est ainsi humanisée, les personnalités des élèves s’en trouvent épanouies parce que les individus ne se fondent pas dans l’anonymat, la sécurité et la confiance engagent les adolescents à se révéler, à prendre des risques pour progresser.

« Quelle satisfaction d’être « harcelée »dans la cour de récréation par des élèves de 6e à propos du spectacle qu’ils préparent pour la fin de l’année », constate Anne Hiribarren.

Quel plaisir de revoir beaucoup de nos anciens élèves, pressés de nous raconter leur nouvelle scolarité. Benoit, par exemple, a quitté Clisthène il y a deux ans. Il est revenu trois fois la semaine dernière pour nous aider à préparer le petit déjeuner et nous proposer de présenter son BEP aux élèves.
Quelle bonne surprise d’entendre une élève de 3e parler pédagogie. Vincent Guédé raconte : « J’ai proposé aux élèves de 5e de rédiger une antisèche pour la dernière évaluation de l’année. Bien entendu, j’avais quelques astuces : le format de l’antisèche était limité (5 cm x 5 cm), ce qui imposait la synthèse… donc l’apprentissage. Il fallait aussi reformuler la leçon, etc. » Pendant l’aide au travail, il présente le dispositif aux trois 5e de son groupe de tutorat. Coline, élève de 3e, intervient : « Vous devriez ramasser l’antisèche pour la noter et valoriser ce travail ». Mais elle se ravise : « Mais non, car si l’élève n’a pas réussi, ce sera la double peine ! ». Pour enfin conclure : « Si ! Je sais ! Vous n’avez qu’à compter que les bonnes notes, comme cela vous valorisez le travail sans pénaliser les difficultés. » Tout est dit !

Quelle fierté d’aller présenter la structure à l’IUFM en compagnie d’élèves qui osent prendre la parole devant un groupe conséquent, se montrant dignes de la responsabilité qui leur est confiée.

Des satisfactions pédagogiques

Le plus grand plaisir d’un enseignant, c’est celui de voir un élève progresser. Il se trouve qu’à Clisthène, la variété des dispositifs multiplie les possibilités de progression et par là même de satisfaction.

A force de pratiquer le tutorat entre élèves, nous constatons que beaucoup de nos élèves se proposent spontanément pour aider leurs camarades. Anne Hiribarren raconte : « Dans le cadre de séances encadrées de rédaction, il n’est pas rare d’entendre : Madame j’ai fini, qui est-ce que je peux aider ? Ou au contraire, Madame, qui peut m’aider ? ».

Le travail par compétences nous vaut aussi de grands moments : des élèves réclamant une deuxième évaluation pour pouvoir mettre en pratique la séance de remédiation.

 

A gauche, Sébastien Biscay s’en va déjà. Il cache Carole Verlaguet, et derrière elle Youssef Benzoubair.
A sa gauche, Vincent Guédé est bien plus sérieux que d’habitude. Devant lui, Nadine Coussy-Clavaud tente de retenir Cathy Pouget.
Cathy Bureau n’en pense pas moins, tandis qu’Anne Hiribarren laisse s’envoler ses cheveux frisés.
Derrière elles, Jean-François Boulagnon est consterné à côté d’un Pierre-Jean Marty goguenard.
Marc Chaigneau et Thierry Malewicz ? L’un n’arrive pas à s’asseoir et l’autre est plus intéressé par ses lacets.
Clisthène ? Une équipe toujours en mouvement !

Photo Fethi Carsoule (élève de 5e)

 

Pendant les projets ou les semaines interdisciplinaires, la motivation accrue des élèves est revigorante : de nombreux élèves refusent ainsi de descendre en récréation en fin de semaine interdisciplinaire pour pouvoir terminer leur travail. Il y a quelques années, un père d’élève nous a même gentiment reproché l’heure tardive de coucher de sa fille (une heure du matin) pour finaliser son dossier avant le jury du vendredi après-midi.

A propos d’interdisciplinarité, Nadine Coussy Clavaud se rappelle : « Un groupe d’étudiants IUFM est venu observer la dernière séance du projet Roman-photo de la Bible. Avant de passer à la scénographie et à la prise de vues, chaque groupe a raconté l’épisode qu’il était chargé de mettre en scène. Les étudiants nous ont confié avoir été très impressionnés par la qualité des récits, la précision des connaissances des élèves. Nos objectifs ont été effectivement complètement atteints et je suis sûre que la qualité du travail des élèves tient à l’aspect décloisonné du projet ».
La place importante de l’interdisciplinarité donne lieu à de nombreuses productions de qualité. La plus grande frustration pour nous est le manque de temps pour toutes les finaliser ou les diffuser.

Le conseil de classe, dont nous avons déjà parlé dans une chronique précédente est aussi un moment propice à des satisfactions pédagogiques. Des élèves plutôt réservés peuvent se monter étonnants d’assurance au moment de faire un retour sur leur trimestre. Martin, élève de quatrième, plutôt dissipé et peu mature, nous a étonnés par ses analyses sérieuses et éclairées sur les élèves de son groupe de tutorat. Jeanne, dont nous avons déjà parlé à l’occasion de la chronique sur les conseils de classe, a gardé la même attitude positive et volontaire depuis son conseil de classe du premier trimestre et a confirmé ses progrès.

Mais aussi des difficultés

Mais cette année a aussi été l’une des années les plus difficiles pour Clisthène. De grandes incertitudes ont émaillé l’année suite à l’annonce d’un déménagement rendu impératif en raison de la vétusté de nos locaux. Le temps passé à se battre pour tout simplement survivre n’a pas été investi auprès des élèves et notamment dans l’éducatif. Conséquence : en fin d’année, des incidents mettent en lumière une détérioration de la relation avec les élèves, une moindre confiance. C’est la première fois par exemple que des élèves refusent de nous expliquer un événement sous prétexte qu’ils « ne sont pas des balances ». Et bien entendu, les sanctions sèches, sans explications, n’ont aucune efficacité. Chaque membre de l’équipe s’est trouvé en difficulté face à un élève ou une classe entière à un moment ou un autre du dernier trimestre.
Alors, prendre du plaisir dans cette situation ? Paradoxalement, oui.

Car nous travaillons toujours en équipe. Et donc l’adulte qui a eu une difficulté met au courant tous les autres le plus souvent dans l’heure qui suit. La solidarité pédagogique ou tout simplement personnelle joue à fond, et permet d’être aidé, de se poser, de relativiser, de dédramatiser. Ce travail en équipe est à la base de notre projet, il est permanent et aurait d’ailleurs mérité une chronique à lui seul !

Prendre du plaisir dans cette situation, c’est aussi assister et participer à la recherche de solutions. Nous connaissons tous des réactions typiques en cas de difficultés : repli des équipes sur elles-mêmes, aggravation des sanctions, conseils de discipline… Ce n’est pas notre façon de faire. C’est le sujet de notre réunion bilan de ce matin. Notre réaction est le retour vers les fondamentaux. Pas forcément ceux auxquels on pense… Bien entendu, il faut préciser règlement intérieur et autres échelles de sanctions. Mais surtout insister sur l’humanisation de la relation (week-end d’intégration à la rentrée avec repas préparé par les élèves), remise au centre du rôle du tuteur (pas une sanction hors de sa présence et sans discussion avec les élèves), recherche accrue de la co-formation avec les parents (rendez-vous supplémentaire élève-tuteur-parent la première semaine de l’année, transmission d’informations facilitée). En bref, travailler sur les sept invariants de prévention de la violence. Une telle force de conviction, une telle volonté de cent fois sur le métier remettre son ouvrage, oui, cela donne un plaisir immense à travailler.

Deux anecdotes pour conclure définitivement cette chronique.

Il y a une semaine, nous avons commencé à accompagner l’équipe du collège de Bourg-sur-Gironde dans une expérimentation sur les 6e : semestrialisation, présence des élèves et des parents aux conseils de classe, évaluation par compétences, suppression des notes pendant les premiers mois, travail sur le droit à l’erreur, contrats trimestriels… Vincent Guédé les mets en garde : « Attention ! on va vous comparer à Clisthène ! ». Réaction ? « Ce serait un honneur ».

Bien mieux. Anne Hiribarren rencontre par hasard Aster, qui a quitté Clisthène il y a trois ans après un parcours… complexe dans le collège. Réaction d’Aster : un superbe sourire.

Anne Hiribarren, Vincent Guédé, juin 2008.

Article paru dans le numéro 465 d’août 2008 des Cahiers pédagogiques